


Rythmé par les canicules et les incendies à répétition, l’été 2026 aura placé au centre du débat public un acteur trop souvent laissé de côté : l’arbre. Capable de réduire sensiblement les températures en milieu urbain, mais aussi d’alimenter des mégafeux venant menacer nos villages et nos villes, l’arbre est en quelque sorte devenu, dans l’imaginaire collectif, un catalyseur du changement climatique. Pour les aménageurs que nous sommes, cela fait pourtant de nombreuses années que nous l’intégrons dans toutes ses dimensions au sein de nos opérations. Les espaces paysagers sont en effet au cœur des réflexions que nous menons avec les collectivités et les futurs habitants des quartiers que nous concevons. S’ils ont pu être quelque peu délaissés par le passé, l’arbre et le paysage font aujourd’hui partie intégrante de nos opérations avec le concours des paysagistes dont la place est essentielle dans les process de conception urbaine. Choix d’espèces adaptées, réservoirs de biodiversité, cadre de vie, gestion des espaces publics… : autant de thèmes où l’expertise des acteurs du monde du paysage est attendue sur nos projets d’aménagement. La place de l’arbre dans nos espaces urbains, mais aussi périurbains et ruraux, constitue plus que jamais un enjeu incontournable à la lumière de l’actualité. Chacun d’entre nous devra pouvoir s’appuyer sur des innovations et des bonnes pratiques à la hauteur du moment que nous vivons. Comprendre les enjeux de notre temps autour du végétal et identifier les leviers d’un aménagement plus enraciné et résilient, c’est l’objet de ce numéro de Cartes sur Table.
Nicolas Gravit – Président de l’UNAM
Canicules, sécheresses, inondations : l’été 2026 a une nouvelle fois rappelé l’urgence d’adapter nos territoires au changement climatique. Face à ces défis, une solution est déjà à notre disposition, souvent sous-estimée : le végétal. Longtemps considéré comme un agrément, le végétal est aujourd’hui une véritable infrastructure. Il contribue à rafraîchir les quartiers, infiltrer les eaux de pluie, préserver la biodiversité, améliorer la santé et renforcer l’attractivité des territoires. Pour les aménageurs, la question n’est plus de savoir s’il faut végétaliser, mais comment intégrer durablement le vivant dans les projets. Cela suppose de penser le végétal dès la conception, au même titre que les mobilités, les réseaux ou le bâti. Cela implique également de raisonner sur le temps long : choix des essences, gestion de l’eau, évolution du climat, usages futurs. Car végétaliser ne consiste pas à planter davantage à tout prix. Il s’agit avant tout de planter mieux, pour garantir la pérennité des aménagements et leur capacité à répondre aux enjeux de demain. À travers les producteurs, pépiniéristes, paysagistes concepteurs et entreprises du paysage qu’elle fédère, la filière du végétal est prête à accompagner cette transformation. L’aménagement durable ne se fera pas sans le vivant. Plus qu’un sujet paysager, le végétal est devenu un levier stratégique de résilience pour construire des territoires plus désirables, plus habitables et plus durables.
Florent Moreau – Président de VALHOR, l’interprofession du végétal

C’EST (BRÛLANT) D’ACTU – Cet été, les incendies ont fait rage. En France, la zone où se mêlent bâtiments et végétation représente 70 % des départs d’incendie de végétation . Alors que 97 % des incendies en Europe sont d’origine anthropique et éclosent à proximité des habitations, ces zones d’interface accentuent les facteurs de vulnérabilité aux feux également liés aux concentrations de population, aux activités et aux infrastructures urbaines ou périurbaines. Alors comment faire ? La politique d’aménagement du territoire est clé, de même que la bonne gestion des combustibles et l’adaptation du bâti conclut une récente étude du CNRS sur l’état de l’art international en la matière.

Faut-il vraiment planter plus d’arbres en ville ? « Oui, car la France est en retard par rapport aux autres pays européens », a répondu Hervé Jactel, entomologiste forestier, en conclusion du colloque de mars 2023 organisé par l’Académie d’agriculture de France sur le thème « Quels arbres pour la ville de demain ? ». Reste toutefois à ne pas planter à tort et à travers sans diversifier les essences et les adapter au contexte local, mais aussi à apprendre à gérer ce que l’on plante.

À COPIER ? – La ville de Paris a engagé un plan de forestation ambitieux pour adapter la capitale aux canicules. Après la transformation de la place Catalogne à Paris (14e) en « forêt urbaine » (470 arbres plantés), la place Maillot (17e) a également été reconfigurée et généreusement végétalisée. Tiendront-elles les objectifs annoncés (60 % d’indice de canopée, 4°C de réduction de l’effet îlot de chaleur) ? L’avenir le dira car il est encore trop tôt pour dresser un bilan chiffré de ces réalisations.

Bordeaux compte parmi les villes de la côte ouest où il a fait le plus chaud cet été avec 42,5 °C le 23. Mais alors que 20 % des habitants se trouvaient en 2022 dans des situations urbaines chaudes et 80 % dans une situation intermédiaire, selon l’étude réalisée après la canicule de 2022 par l’a’urba, l’agence d’urbanisme Bordeaux Aquitaine, Bordeaux métropole a de son côté révélé que seulement 51 % de la population disposait d’un îlot de fraîcheur à moins de 5 mn à pied. Si 90 % des rues bordelaises ne sont pas végétalisées, les secteurs où l’urgence climatique et le déficit de végétation se superposent le plus fortement sont ceux situés dans l’hyper-centre intra-boulevards, mais aussi certains QPV.
Pourtant la métropole a engagé en 2021 un ambitieux programme de plantation d’un million d’arbres en 10 ans et en 2026 un plan pour « programmer la fraîcheur » . Pour pallier le déficit ? Oui et non, car le paradoxe de Bordeaux est d’être une ville où l’arbre est très inégalement distribué et où la végétation reste cantonnée aux parcs, aux grands axes et aux propriétés privées. La trajectoire imaginée par l’a’urba est de passer de 10 % des espaces publics plantés aujourd’hui à 25 % à terme.
Reste toutefois à savoir où planter pour que les arbres puissent développer leurs racines et trouver une ressource en eau suffisante, car entre les réseaux enterrés, ceux liés aux transports, la place occupée par la voiture, difficile de végétaliser. Aussi, Bordeaux Métropole a développé son « calque de plantabilité » , qui croise les réseaux, bâtiments, circulation, espaces piétons, pleine terre, etc., pour identifier les endroits où planter est techniquement possible ou difficile.

Comment rafraîchir la ville grâce à l’eau et au végétal ? Comment rendre la ville plus vivable pour ses habitants dans un contexte d’évolution climatique ? Les réponses à ces questions et à bien d’autres sont apportées par le Cerema qui a conçu Sésame, un outil dédié pour accompagner au cas par cas les collectivités et acteurs publics locaux dans leur projet de végétalisation.

Les leçons de Berlin qui veut planter un million d’arbres d’ici 2040 mais ne veut pas « planter pour planter ». Objectif : faire de l’arbre un outil d’adaptation au réchauffement climatique . Mais plus que le nombre d’arbres, la capitale germanique raisonne en réduction de la chaleur, accès à l’ombre, lutte contre les inégalités territoriales et gestion de l’eau. La ville cible en priorité les quartiers les plus chauds et les plus défavorisés, tout en développant le principe de « ville éponge » pour retenir et réutiliser l’eau de pluie. L’expérience berlinoise montre aussi qu’il faut agir autant sur la préservation et l’entretien du patrimoine arboré existant que sur les nouvelles plantations, et accepter de repenser le partage de l’espace public.

C’est contre-intuitif et pourtant : la forêt française est plus importante qu’au XVIIIe siècle. Chênes, hêtres, pins maritimes et sylvestres, sapins. Ces essences sont les principales, parmi les 190 espèces différentes, à pousser dans les forêts françaises qui n’ont cessé de croitre depuis le 18e siècle. À cette époque en effet, la forêt couvrait 13 % du territoire national, un pourcentage porté à 31 % en 2020 révèle une carte du Cartographe parue dans l’ouvrage de la Documentation française consacré à l’évolution de la forêt en France depuis le 18e siècle. Malgré les menaces qui pèsent sur elle (maladies, feux, entretien), arrivera-t-elle à poursuivre cette tendance ?

FAUSSE IDÉE… OU IDÉE FAUSSE ? – Quel est l’indice de la canopée souhaitable pour les villes de demain, interroge l’Inrae ? Il n’y a pas de chiffre magique, bien que plusieurs aient été proposés. Pendant vingt ans, le chiffre de 40 % a circulé selon un article d’American Forests publié en 1997. Mais en janvier 2017, ce même organisme se rétractait, arguant que beaucoup d’autres facteurs étaient à considérer (densité́ de population, du bâti, climat, autre couvert végétal), et que la recherche des dernières années ne cautionnait plus cette valeur.
Selon l’Institut Paris region, la variété des contextes et des modalités de mise en œuvre, la diversité des acteurs et la faiblesse de la preuve scientifique posent question quant aux bénéfices attendus des micro-forêts dites « Miyawaki » , d’autant que ces opérations sont coûteuses. De quoi tempérer l’engouement des villes françaises pour ces petites plantations forestières denses, conçues selon une méthode mise au point par le botaniste japonais Akira Miyawaki il y a une vingtaine d’années.

Imaginé par Groupama immobilier, Inhabit Nature explore de nouvelles formes d’habitat autonomes, capables de fonctionner sans infrastructures lourdes ni artificialisation importante des sols. Pensés pour des contextes variés – territoires isolés, friches ou urbanisme transitoire – ces habitats expérimentent un urbanisme plus léger, parfois au contact ou dans les arbres, réversible et résilient face aux défis environnementaux. Groupama immobilier cherche également de nouveaux modèles économiques pour valoriser ses 22 500 ha de forêts, alors que la rentabilité forestière reste faible (1 %) et que la mortalité des arbres a fortement augmenté ces dernières années.

Les satellites fournissent des informations précises sur la végétation : repérer les zones pauvres en végétation, identifier les îlots de chaleur urbains, mesurer l’efficacité des aménagements…. Et dès lors l’imagerie satellitaire permet d’optimiser les investissements en ciblant précisément les zones à végétaliser et de suivre l’efficacité des actions dans le temps grâce à des mises à jour régulières.

« Lors de la canicule de 2003, c’est dans les rues où il n’y avait pas d’arbres qu’il y a eu le plus de morts ».
Nathalie Machon, professeure au Muséum national d’histoire naturelle et spécialiste de l’écologie urbaine
« Pour faire face aux très grands incendies, il faut anticiper à contre-saison, en plein hiver, quand nous n’avons plus le feu à l’esprit ».
Éric Rigolot, chercheur à l’Inrae et spécialiste des feux de forêt
« Après les mégafeux en Gironde, cessons de planter des bombes à retardement. Une forêt reconstituée rend des services concrets à ceux qui l’entourent : eau, biodiversité, cadre de vie, parfois carbone ».
Théophane Le Méné, Directeur général d’Eco Tree

-3 °C
Il s’agit de la baisse maximale de la température de l’air procurée par les arbres plantés dans les parcs, les rues ou en bordure des routes, indique l’Ademe.

Les Mayas pratiquaient une forme traditionnelle d’utilisation des terres, fondée sur des relations anciennes et éprouvées avec leur environnement, connue sous le nom de cycle de la milpa . Ce système produit un paysage polycultivé, dominé par les arbres et riche en biodiversité, qui fonctionne en accord avec les cycles naturels et maximise l’utilisation des ressources offertes par la flore et la faune indigènes. À mesure que les Mayas d’El Pilar se sont développés, la forêt qui assurait leur subsistance a elle aussi évolué. Pour répondre aux besoins d’une population croissante, les foyers mayas ont cultivé et exploité les nombreuses espèces végétales de la forêt qui étaient utiles à l’homme. De fait, les recherches actuelles montrent qu’aujourd’hui jusqu’à 90 % des arbres de la forêt présentent une utilité pour les populations humaines. Ces forêts ne sont donc pas des espaces sauvages laissés à eux-mêmes, mais des « jardins forestiers » soigneusement entretenus…

À La Baule (44), les pins ne sont pas que décoratifs ni même uniquement rafraichissants. Directement liés à l’identité de la station balnéaire bretonne, ils jouent un rôle capital pour retenir la dune. Depuis, les élus veillent sur eux comme le lait sur le feu. Face au dépérissement de la pinède, Olivier Guichard avait organisé au début des années 1990 avec l’INRA un colloque sur le thème de : « L’arbre à La Baule-Escoublac » : point de départ de la politique de préservation de l’arbre sur la commune qui s’est dotée d’une charte de l’arbre. Depuis, la ville poursuit des actions de préservation de son patrimoine arboré inscrites dans la version 2025 du règlement du plan de valorisation de l’architecture et du patrimoine.
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