Besoin d’une définition claire et partagée de l’artificialisation des sols

Interview de François Rieussec, Président de l’Unam

Que pensez-vous du rapport de France Stratégie (Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers  pour protéger les sols ?), remis en juillet 2019 aux 3 ministres de la Transition écologique et solidaire, de la Cohésion des territoires, et chargé de la Ville et du logement ?

Le rapport admet que l’artificialisation des sols est une notion difficile à définir. Nous avons besoin d’une définition claire et partagée pour ensuite faire le comptage qui actuellement varie du simple au triple, selon les méthodes. Un tiers de l’urbanisation concerne des parcs et des jardins. Or construire des parcs urbains, des terrains de jeux et des espaces verts, c’est de l’urbanisme, ce n’est pas faire de la densification. La France est urbanisée à 9,5 % de sa superficie, dont 3 % en 30 ans. Or nous
avons perdu 80 % des polinisateurs et 30 % des oiseaux. Cette catastrophe n’a aucun rapport avec l’urbanisation. Donc le mot artificialisation doit être défini en tenant compte de toutes ces réalités. Ce travail reste à faire.

Le débat sur l’artificialisation des terres est-il bien présenté, selon vous ?

Le zéro artificialisation nette part d’un principe, généralement admis, qui est de lutter contre l’étalement urbain et la disparition de terres agricoles. Mais dans son application concrète, il y a 2 possibilités. L’une technocratique inspirée par une écologie punitive et, aboutissant à un renchérissement des constructions, une disparition de quartiers de maisons remplacés par des immeubles, et un empilement administratif. La densité coûte. Le tout collectif désolvabilise les ménages. Le social n’a pas les moyens ni la vocation de remplacer l’initiative des familles. L’autre possibilité, que l’UNAM défend, c’est l’intégration de l’habitat avec de la nature et de la nature dans l’habitat, en harmonie. C’est la transition urbaine que j’appelle de mes vœux, dans un souci d’équilibre dans les territoires.

Que préconise l’UNAM qui favoriserait ce « souci d’équilibre dans les territoires » ?

L’aménagement des territoires nécessite des opérations aménagées structurantes et durables. Ce doit être notre mission. Il faut un urbanisme organisé, un zonage de projets sur tous les territoires. Selon certains, c’est politiquement risqué, « dispersons pour ne pas faire peur ». Ainsi en 20 ans, le nombre de logements en secteur aménagé a été divisé par 2, mais cela n’a pas empêché l’étalement urbain, bien au contraire. Les chiffres le prouvent. Le risque que l’on constate, c’est la croissance échevelée, la dispersion déstructurée qui a motivé les gilets jaunes et l’affaiblissement des territoires.

Avez-vous des modèles d’urbanisme à faire valoir ?

Il faut aussi de la vision univoque. Le bien le plus précieux, c’est la santé des personnes. La carte des densités correspond à la carte de la pollution. Pourquoi pousser les
gens à se concentrer là où c’est le plus pollué ? Le plus important, c’est de faire vivre les personnes dans un environnement sain, avec des réserves de biodiversité intégrée aux nouveaux quartiers et, comme nous commençons à le proposer, avec des possibilités de production maraîchère en jardins, pour compenser sur le site même et de façon utile aux habitants. C’est ce qui doit guider l’action publique au niveau macro. Le logement et l’habitat, c’est la clé de tout, y compris le logement social, or sans projets d’ensemble le logement social peine à se réaliser. Pour éviter les mouvements pendulaires quotidiens, décentralisons les bassins d’emplois. Aidons les entreprises à se rapprocher du logement de leurs salariés. Développons les programmes interdisciplinaires et intergénérationnels. Créons de nouveaux services, commerces et équipements publics qui structurent les territoires. Nous savons faire, avec les élus, l’aide des acteurs institutionnels et les investisseurs.

Vous entendez, dites-vous, la « petite musique » qui se met en place contre le pavillon individuel. Que raconte-t-elle ?

Oui, ce discours se durcit. Or deux tiers des Français, comme tous les Européens, ont fait le choix de vivre dans des maisons. Il y a une envie chez beaucoup de Français d’aller vivre hors des zones denses, dans des lieux où les espaces verts et la végétalisation existent C’est difficile de faire comme si cette réalité n’existait pas. Certains caricaturent le « rêve pavillonnaire » au nom de la lutte contre l’étalement des villes. Nous sommes dans la confusion totale. Il faut penser global, il en faut pour tous les goûts et toutes les bourses. Il faut structurer les territoires, aménager pour donner de la vie sans agression, intégrer la nature pour la santé, intégrer les écomobilités, les énergies renouvelables. Notre époque apporte des moyens de renouveau et d’inventivité exceptionnels. L’aménagement apporte cette solution à la fois globale et d’économie locale.

 

3,5 millions d’hectares artificialisés, 6,3 % du territoire métropolitain

L’artificialisation des sols désigne l’ensemble des processus conduisant à une perte d’espaces naturels, agricoles ou forestiers (ENAF). Parkings goudronnés, entrepôts, bâtiments, routes, réseaux ferroviaires… il n’existe pas une artificialisation, mais bien des processus multiples, avec des impacts différents sur l’environnement. En France, d’après les données du cadastre, 3,5 millions d’hectares sont artificialisés, ce qui représente 6,3 % du territoire métropolitain, part plus élevée que chez les pays voisins, quand on la rapporte à la densité de population. Chaque année, cela représente 20 000 hectares supplémentaires de terres artificialisées, selon France Stratégie.

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