Écoquartiers : « Régler les problèmes de gouvernance avant les problèmes techniques » (Cédric Borel)

 

« La transition énergétique, environnementale et les mutations de la ville ne sont pas qu’une question d’argent ni de technique. Les problèmes sont aussi humains. Ce sont des problèmes d’organisation, de réglages entre les personnes, de vision collective… Nous améliorons notre performance énergétique en réglant des problèmes de gouvernance avant des problèmes de technique », indique Cédric Borel, directeur de l’Institut Français pour la Performance du Bâtiment (IFPEB), lors de session publique du groupe de travail sur la Gouvernance des écoquartiers, le 13/05/2019, dans les locaux de BNP Paribas Real Estate à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine).

L’IFPEB est un groupement d’acteurs économiques du bâtiment « qui s’attachent à mettre en œuvre, grâce à la connaissance opérationnelle, les moyens d’une transition énergétique et environnementale ambitieuse et efficace pour l’immobilier et la construction, compatible avec le marché », selon Cédric Borel.

 

« Beaucoup de changements d’usage et de ruptures sont à envisager, mais ce sont aussi des modifications importantes pour l’immobilier : on passe à une économie de l’usage, et plus une économie de la propriété. Il y a sujets prégnants de modification structurelle de la société ».

 

« Tout cela doit être accompagné par ceux qui mettent en œuvre la ville actuellement. Ils doivent anticiper et proposer quelque chose qui réponde à ces trajectoires et à la demande ».

« Le développement durable et l’imagination fertile à la fois de ceux qui aménagent et de ceux qui offrent des espaces aménagés initient actuellement une collection de nouveaux services. Quand on parle demande, on parle du désir des personnes d’occuper, d’utiliser, d’employer tous ces nouveaux services », indique Cédric Borel.

Selon François Valegeas, maître de conférences en aménagement et urbanisme à l’Université Paul Valéry, « les habitants et les usages sont appréhendés comme une potentielle contrainte » par les concepteurs et les gestionnaires des écoquartiers. « C’est un problème dans la chaine de performance que l’on veut mettre en place, un frein. On a tendance à vouloir faire table rase des pratiques existantes pour amener d’autres pratiques qui sont jugées plus vertueuses ». Pourtant, ces expériences, ces usages existants, sont de véritables leviers pour la transition écologique”.

Les usages des habitants, leviers de performance dans les écoquartiers

François Valegeas mène des études sur les écoquartiers français depuis 2010. Il a réalisé une analyse ethnographique à Auxerre, Rennes et Montpellier. Il travaille sur les décalages entre les principes de production des écoquartiers, c’est-à-dire les valeurs qui y sont diffusées, et les pratiques des habitants à l’usage.

 

« Les écoquartiers ont réellement émergé dans les années 2000. L’idée était d’améliorer les performances des quartiers, en passant de l’échelle du bâtiment à l’échelle du quartier, afin de mutualiser des dispositifs techniques et de travailler sur les usages : par exemple, mettre en place des réseaux de chaleur », indique François Valegeas.

 

L’entrée était très technique au début, mais aujourd’hui, « c’est grâce aux habitants, par les usages, que l’on va réussir à atteindre les performances et les usages définis comme objectifs ».

Selon le chercheur, « les dimensions sociales dans ces écoquartiers visent à soutenir des dispositifs techniques, à favoriser leur acceptation : l’adoption d’écogestes, l’adaptation des usages aux exigences de ces écoquartiers. Cela passera par des mécanismes de responsabilisation et d’accompagnement des habitants ».

Des dispositifs pour encadrer les pratiques des habitants

François Valegeas souligne un « ensemble normatif (qui) vise à transformer les pratiques quotidiennes : des dispositifs de communication, de concertation, font de la pédagogie sur les écogestes ». C’est par exemple un guide distribué aux habitants à Brétigny-sur-Orge diffusant les « bonnes pratiques ». « Souvent, cela passe par un contrat moral entre le concepteur ou gestionnaire du quartier et l’habitant », selon François Valegeas.

Ses recherches ont montré qu’en France, il y a « très peu de dispositifs de co-construction dans l’échelle de la participation. On est surtout dans des dynamiques de responsabilisation des habitants où les informations sont transmises de manière topdown, avec des mécanismes de sensibilisation, avec la question du respect du cadre de vie et la volonté de pérenniser les investissements ».

Des dispositifs d’encadrement techniques et spatiaux

Des dispositifs techniques et spatiaux encadrent les pratiques des habitants « pour en limiter certaines qui semblent néfastes et en favoriser d’autres qui sont plus écocompatibles », indique le chercheur. « Ces usages sont mis à l’épreuve du quotidien dans les espaces collectifs comme dans les espaces d’intimité, dans le logement » : restriction des places de stationnement pour privilégier les mobilités douces, la mise en place de zones humides, la récolte de l’eau, mais aussi « tout un arsenal de dispositifs intelligents dans les logements », alertant, par exemple, sur un niveau anormal de consommation.

Incompréhensions et mécanismes résistances des habitants

Au sein des écoquartiers, François Valegeas a décelé des formes d’incompréhensions et de rejets des écogestes et d’adoption des usages. Ce sont à la fois :

  • « des sentiments de contraintes. La réduction des places de stationnements produit une contrainte naturelle, et les zones humides peuvent aussi produire cet effet. Ça a été le cas à Auxerre, région très humide, où elles sont inutilisables seulement 9 mois sur 12, par exemple » ;
  • « une incompréhension de certains dispositifs. Les aménagements qui servent à recueillir les eaux de pluie sont qualifiées “douves, remparts, d’espaces infranchissables, de fossés”. Les thermostats électroniques, des dispositifs de gestion intelligente de consommation sont incompris et appréhendés comme des intrusions » ;
  • « des craintes et de l’inconfort». Les représentations des toitures végétalisées créent « des craintes de l’humidité, et des dysfonctionnements que cela peut avoir sur son logement » de la part des habitants. De la même façon, les ventilations mécaniques « sont jugées désagréables : on va tenter de les boucher ou de les transformer » ;
  • « des discours perçus comme intrusifs et déstabilisants. C’est notamment le cas dans des populations vulnérables (classes populaires, femmes à la maison, personnes au chômage…). Ce sont des situations sociales complexes. Leur rajouter des injonctions écologiques et des dispositifs qui amènent à changer les pratiques peuvent être très déstabilisantes », indique François Valegeas.

L’injonction écologique « topdown » facteur de contraintes inégales

« Ces usages, et ces usagers, sont appréhendés comme des contraintes et des freins aux performances, et on met en place de dispositifs pour transformer et pour faire accepter les changements de pratiques que l’on attend », déclare François Valegeas. « On met en avant la responsabilité individuelle des habitants, ce qui peut avoir comme effet négatif de faire peser des contraintes inégales sur les pratiques habitantes en fonction des formes de stabilité ou pas de la vie sociale de ces habitants », indique-t-il. « Cela renvoie à des inégalités importantes, notamment sur les statuts d’occupations : locataires et propriétaires n’ont pas les mêmes capacités de détournement, de réappropriation, et se voient imposer des règles de copropriété notamment dans le logement social ».

Des pratiques écologiques « par nature » à prendre en compte

François Valegeas envisage 2 pistes à suivre :

  • partir des pratiques existantes pour les soutenir  ;
  • prendre en compte les savoirs d’usages, « notamment ceux des classes populaires, qui sont des pratiques écologiques par nature et que l’on a tendance à gommer pour amener d’autres pratiques qui sont jugées plus vertueuses ».

 

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