


À quelques jours des élections municipales et à quelques semaines d’un débat parlementaire sur la décentralisation, il était important qu’après le sujet de la densité urbaine, ce nouveau numéro de Cartes sur Table donne aussi la parole à la ruralité.
Action Cœur de ville, Petites villes de demain, Villages d’avenir : depuis plusieurs années, l’État déploie des dispositifs ambitieux pour soutenir et revitaliser les territoires situés en dehors des grandes aires urbaines. Derrière le terme de « ruralité » se dessinent en réalité des espaces très divers, structurés autour de petites villes et de bourgs qui ont longtemps constitué des pôles de dynamisme local. Nombre de ces centralités se trouvent aujourd’hui confrontées à des fragilités bien identifiées : fermeture de commerces de proximité, raréfaction de l’offre de soins, éloignement des centres de décision intercommunaux ou préfectoraux, difficultés d’accès aux services publics.
Pourtant, la ruralité dispose de bien des atouts pour redevenir des pôles d’équilibre avec certaines métropoles voisines de plus en plus saturées, aussi bien en termes de flux qu’en termes de prix. Elle permet de proposer une qualité de vie différente à ceux qui le souhaitent tout en faisant partie d’un maillage préexistant et sur lequel les pouvoirs publics devraient s’appuyer pour relancer les dynamiques locales. Ce qui manque le plus à la ruralité, c’est probablement une vision d’aménagement du territoire pour proposer une politique capable de concilier développement, revitalisation et écologie et d’attirer ainsi les opérateurs et les ménages. Et si les centaines de gares rurales devenaient les nouveaux pôles d’attractivité pour réconcilier écologie, proximité et développement immobilier ? Comment accompagner la réhabilitation des friches dans des secteurs moins porteurs ?
Ces territoires, comme l’ensemble des territoires français, ont besoin d’être transformés par des projets d’aménagement globaux capables de travailler la question des mobilités, de l’énergie, du commerce ou encore des équipements sportifs, mais aussi de réfléchir à des échelles parfois plus larges en intégrant les leviers du multisite ainsi que de la compensation. Tiers-lieux, épiceries locales, mobilités innovantes, autonomie énergétique, agriculture raisonnée, maisons de santé : vous découvrirez que les idées fourmillent et que les expérimentations locales invitent à l’optimisme et au volontarisme.
Nicolas Gravit – Président de l’UNAM

Lancé en décembre 2023 pour améliorer la qualité de vie des habitants et renforcer l’attractivité des territoires, le programme Villages d’avenir accompagne les communes rurales de moins de 3 500 habitants dans la concrétisation de leurs projets de développement . Il vient compléter l’offre d’ingénierie territoriale déjà déployée par l’État à travers des dispositifs comme Action cœur de ville, Petites villes de demain, Territoires d’industrie ou Avenir montagnes. Comment ? En facilitant l’accès aux aides existantes et en orientant les élus vers les bons interlocuteurs pour simplifier la conduite des projets locaux et accélérer la transformation des territoires ruraux.
2023, c’est également le vote de la loi modifiant la loi Climat et Résilience, et instituant la « garantie communale » (anciennement dénommée « garantie rurale »). Que dit-elle ? Elle assouplie le ZAN en prévoyant qu’une commune couverte par un document d’urbanisme avant le 22 août 2026 bénéficie d’une surface minimale de consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers de 1 ha sur la période 2021-2031. (FPI France)

3 projets (à copier?) – La ruralité devient aujourd’hui un terrain d’innovation pour les aménageurs. L’enjeu n’est plus seulement de construire des logements, mais de recréer des lieux de vie complets, capables d’offrir des services, du travail et des espaces de sociabilité à proximité.
• Le télétravail ? Ce n’est pas qu’une affaire d’urbains. En témoigne avec l’ouverture en 2023 à Monchy-Humières (Oise, moins de 800 habitants) de l’un des premiers espaces de coworking ruraux.
• Les bâtiments existants retrouvent une utilité collective, comme à Hauville (Eure), où une maison abandonnée a été transformée en tiers-lieu, offrant aux habitants un espace de rencontre, d’activités et de services.
• Un « city » stade qui porte mal son nom. À Saint-Félix-Lauragais (Haute-Garonne, 1500 habitants), le terrain redonne au cœur du village un lieu de pratique sportive et de sociabilité pour tous.


Depuis son apogée, le réseau ferroviaire a été amputé de plus de 10 000 kilomètres de dessertes régionales, nous apprend Libération. Mais que deviennent les gares rurales quand les trains disparaissent ? Longtemps fragilisées par la fermeture des petites lignes, ces bâtiments trouvent aujourd’hui une nouvelle utilité pour devenir des leviers de revitalisation locale. Transformées en épiceries, tiers-lieux, pôles de santé ou espaces de travail, les gares retrouvent une fonction économique et sociale, souvent grâce à l’implication directe des collectivités et des habitants. Plus qu’une reconversion immobilière, ces projets réinscrivent la gare dans la vie quotidienne et confirment son rôle potentiel de centralité structurante pour organiser le développement des territoires ruraux. (Cerema)
Les quartiers de gares rurales constituent des points d’ancrage stratégiques pour structurer le développement des territoires. Le quartier « Le Nouveau Chai » (98 logements) à Châteauneuf-de-Gadagne (Vaucluse) a reçu la mention spéciale « quartier de gare » lors des 14e Trophées de l’Aménagement de l’Unam.

Qui fait gagner du temps – Pour redonner de l’élan aux « petites lignes », le Groupe SNCF développe TELLi : un train léger (50 t), alimenté par batteries (avec une autonomie annoncée pouvant atteindre 200 km) et éco-conçu, pensé comme un système complet (matériel roulant + infrastructure + exploitation) afin de réduire les coûts globaux pour les Régions et permettre plus de fréquences. Objectif de mise sur le marché : à partir de 2032. (SNCF)

Peut-on faire une ville du quart d’heure dans le périurbain ? Oui, il est possible de faire une « ville du quart d’heure » dans le périurbain, mais à condition d’en adapter profondément le modèle, nous apprend ce Directeur de recherche au CNRS . Plutôt que de chercher à rapprocher artificiellement toutes les fonctions, la solution consiste à structurer ces territoires autour d’un réseau maillé de rues principales et d’espaces publics conviviaux, où commerces, services et lieux de vie peuvent se développer. Ce maillage, plus espacé que dans les centres urbains mais connecté à l’échelle du territoire, permet de recréer des centralités de proximité et de réduire la dépendance à la voiture, sans nier les spécificités des faibles densités périurbaines.

L’aménagement sublimé – « Protéger les paysages, favoriser la biodiversité, mais aussi redynamiser les territoires et les centre-bourgs », cette illustratrice a partagé sur LinkedIn certaines représentations graphiques de préconisations d’aménagement en milieu rural.


Connaissez-vous le phénomène des « Zoom towns » ? Aux États-Unis, ce nom désigne l’essor de petites villes rurales ou proches de la nature qui attirent des travailleurs à distance, rendus mobiles par l’augmentation du recours au télétravail depuis le Covid. Des milliers d’actifs, souvent jeunes et qualifiés, ont quitté les grandes métropoles pour s’installer dans des territoires offrant une meilleure qualité de vie, plus d’espace et un accès direct à la nature. Certaines régions ont encouragé activement cette migration en offrant des incitations financières pouvant atteindre 10 000 à 12 000 dollars. Ce mouvement génère aussi de nouveaux défis : hausse des prix immobiliers, pression sur les infrastructures et risque de gentrification rurale. (BBC)

L’exode… urbain – « La difficile intégration des néo-ruraux ». Un sujet récent, symptomatique de l’époque et de ses contradictions ? Détrompez-vous, la vidéo ci-dessous date de… 1972. Elle suit le parcours de soixante-huitards partis s’installer à la campagne. Au désarroi de paysans locaux qui les voient parfois comme des « envahisseurs » (à la propreté douteuse).

Le saviez-vous ? Depuis 2021, une loi reconnaît officiellement les bruits et odeurs caractéristiques des campagnes — chant du coq, cloches, tracteurs, odeur du fumier — comme faisant partie du patrimoine sensoriel des territoires ruraux. Concrètement, elle permet aux juges de s’appuyer sur cette notion pour limiter les recours abusifs de néoruraux ou de riverains contestant ces nuisances. (Ouest-France) Basée à Limoges, l’association « Les Localos » accompagne les collectivités pour accueillir les néo-ruraux.

Data de l’auto-dépendance

Graphique illustrant les écarts de dépendance à l’automobile selon le type de territoire (Roole.fr, 2024)

« La France peut véritablement se diriger vers la concrétisation des territoires de la demi-heure . »
Carlos Moreno (Le Monde)
« L’avenir, c’est moins de voitures en ville et des voitures électriques en zone rurale. . »
Diane Strauss (Le Monde)

AVEC MISTRAL – Nous avons demandé à Mistral de nous résumer ce rapport de la Fondation Jean Jaurès, qui interroge l’adaptation des territoires ruraux au vieillissement démographique, un phénomène souvent sous-estimé dans les politiques publiques.
Pourquoi c’est important ? Le vieillissement rural n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à accompagner. Les territoires qui sauront anticiper et s’adapter pourront en faire un atout pour leur attractivité et leur résilience.
1. Un vieillissement démographique marqué, surtout en milieu rural
• La France vieillit : La part des 65 ans et plus est passée de 14 % à 21 % entre 1990 et 2022, avec une accélération depuis 2010.
• Les espaces ruraux en première ligne : Ils concentrent une surreprésentation de personnes âgées, notamment dans la diagonale des faibles densités (de l’Yonne au Béarn) et dans l’Ouest (Bretagne, Vendée).
• Une diversité de situations : Certains territoires vieillissent par le départ des jeunes (« vieillissement par le bas »), d’autres par l’arrivée de retraités (« vieillissement par le haut »).
2. Des enjeux majeurs pour l’aménagement des territoires
• Accès aux services : Les personnes âgées ont besoin de services de santé, de commerces, de logements adaptés et de mobilités, souvent menacés dans les zones rurales.
• Rôle clé des bourgs et petites villes : Ces centralités offrent des ressources essentielles (services, associations, logements diversifiés), mais elles sont fragilisées par la désertification médicale et commerciale.
• Un potentiel de développement local : Les retraités soutiennent l’économie locale (consommation, emplois de services) et la vie sociale (bénévolat, engagement politique).
3. Un changement de regard nécessaire
• Des politiques locales encore tournées vers les jeunes : Les élus privilégient souvent l’attractivité pour les jeunes ménages, perçue comme un gage de dynamisme, au détriment des besoins des seniors.
• Des représentations à faire évoluer : Le vieillissement n’est pas une fatalité, mais une réalité à intégrer dans les stratégies territoriales. Des exemples comme Xertigny (Vosges) ou le Japon montrent qu’adapter les territoires aux seniors peut être un levier de revitalisation.
• Une approche transversale : L’adaptation au vieillissement peut s’articuler avec la transition écologique (limitation de l’étalement urbain, mobilités douces).
4. Pistes d’action pour les aménageurs
• Prendre en compte la diversité : Adapter les politiques aux spécificités locales (profil des seniors, dynamiques territoriales).
• Soutenir les bourgs et petites villes : Renforcer leur rôle de centralité pour les personnes âgées (services, logements, mobilités).
• Valoriser le potentiel des seniors : Reconnaître leur contribution économique et sociale, et intégrer leurs besoins dans les projets d’aménagement.
• Inspirations étrangères : S’appuyer sur des retours d’expérience comme ceux du Japon, où le vieillissement est devenu un axe de développement territorial.
« Le vieillissement n’est pas une fatalité, mais une opportunité de repenser nos territoires. » – Anton Paumelle
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